Aventurière de papier
21 mai 2026
Vouloir écrire et n’avoir rien à dire.
Tant de gravats, fragments, résidus, débris accumulés.
Et moi fièrement dressée, parée d’une cape rouge sang, mon drapeau planté au sommet de ce fatras bancal. Pionnière et victorieuse: voie ouverte, record accompli.
Campée sur un sommet que nul ne connaît, à deux doigts de s’écrouler. Aventurière de papier, héroïne de chambre à coucher.
Je crois avoir tant vécu. J’ai mené des expéditions solitaires d’un pôle à l’autre de mon psychisme, aux confins de mes traumas, au fin fond des abysses; là où notre reflet se révèle si différent de l’idéal que nous avons cru polir au fil des années.
Des aventures solitaires et silencieuses. Sans témoin. Sans récit.
Mon étendard flanche, bricolé avec un bout de balai cassé et quelques vieux tissus rapiécés.
Qui suis-je?
Celle que j’ai rêvé de devenir à la lisière de l’âge adulte: cette femme libre, artiste, nomade, au parcours vibrant de fougue. Gourmande déjà, salivant d’impatience, étincelles aux coins des pupilles.
Celle que j’ai poursuivie malgré moi à mille lieues de là, pour cocher les cases, entrer dans les moules, quitte à forcer le passage aux jointures. Surtout, ne pas faire de vague.
Celle qui s’est effondrée, pas à pas. Tour en miettes, décrépie jusqu’à ce qu’il n’en reste que poussière éparpillée dans l’immensité.
Vide.
Néant.
Celle qui a traversé. Qui a cru qu’il suffisait de se relever, une fois, puis reconstruire – pour découvrir en route que les obstacles sont légions et n’octroient souvent aucun répit au pélerin éreinté. Celle qui a vu ce qu’elle n’aurait jamais voulu voir, humé l’horreur brute, caressé la mort, descendu des rivières gelées pour n’arriver nulle part, trembler, gémir… et continuer.
Mon cœur bat délicatement et sait, lui, qu’on ne vit qu’une fois. Que la vie s’attrape maintenant, douce et farouche à la fois.
L’aventure palpite et m’invite, insistante, au-delà de mes murs.